The two new music videos by Angèle and La Fève converge on several points, but their resonance is opposite. Reappropriation for one, celebration for the other: an analysis of two trajectories that interweave.
“Dis-le.” “Finis-les.” Angèle et La Fève ont décidé de nous dire quoi faire. Ça va, les injonctions ? Et si on veut pas ? La pop star belge d’abord : Après What You Want, son duo avec Justice, elle vient de dévoiler un nouveau single intitulé Dis-le, donc. Accompagné d’un clip impressionnant mis en chorégraphie par La Horde en forme d’hommage à la culture rave et aux free parties, le morceau nous somme de jouer cartes sur table, sans coup férir : “dis-le, dis-le, dis-le, dis-le…” Oui, mais quoi ? “Dis-le que tu t’sens seul, dis-le que t’es fatigué, dis-le pourquoi t’es pas bien…” Et ainsi de suite. La grande confession, en fait, dans un geste de catharsis collectif, que la fête, moite, permettrait de libérer.
La Fève ensuite : Deux ans après BIGLAF (2024), son dernier album, le rappeur et producteur français revenait il y a quelques jours avec le single Finis-les. Le même titre qu’un morceau du Marseillais Alonzo sorti en 2015, qui reprenait le même gimmick – pour la faire courte : les miens m’ont dit de terminer tout le monde, je m’exécute. Ce petit tube très “ATL style”, comme dirait Jermaine Dupri, est lui aussi clippé : le rappeur nous traîne dans les salons de coiffure afro de Château d’Eau, à Paris. À l’instar des héros d’Atlanta vénérés par le jeune homme, qui exaltent les lieux de vie d’une sub-culture glorifiée – la waffle house, le strip-club –, La Fève, à la fois représentant et incarnation de la Culture rap avec un grand C, sanctuarise à son tour ces espaces, chez nous, à des dizaines de milliers de kilomètres de la capitale de la trap.
Hommage et appropriation
C’est le point commun entre Angèle et La Fève : les deux artistes s’emploient à faire exister à une échelle virale des cultures situées à la marge et pour se faire, ont recours à l’injonction. L’injonction faite à tous de dire. L’injonction faite à soi de tout niquer. Sauf que la réception de ces messages est inversée. La Fève a beau jouer la carte de l’ego trip, c’est toute une communauté qui sautille avec lui sous la canicule, fière d’être représentée. Pour Angèle, la mayonnaise ne prend pas de la même manière. En s’aventurant naïvement sur le terrain cabossé de la rave comme lieu de tous les possibles collectifs, la musicienne, par ailleurs égérie Chanel signée chez Columbia (Sony Music), a essuyé les critiques de certaines voix qui l’accusent de dévitaliser, en se l’appropriant, une culture pirate éminemment politique. “Je ne suis pas certaine de comprendre en quoi cette musique pop contemporaine peut être liée au mouvement underground des free parties. J’ai plutôt l’impression qu’elle en reprend l’esthétique sans se soucier de l’esprit qui l’anime réellement”, écrivait la photographe et plasticienne britannique Seana Gavin, qui accuse les réalisateurs du clip de s’être trop librement inspiré d’un de ses clichés pour une scène.
Je n’ai jamais éprouvé la rave dans ma chair, je ne la connais qu’à travers les écrits et les témoignages de celleux qui l’ont faite, je ne jette la pierre à personne – Angèle a d’ailleurs encouragé la signature d’une pétition contre la criminalisation des free parties, actuellement au cœur de plusieurs projets de loi, usant ainsi de sa forte audience pour sensibiliser à une cause noble. La petite agitation entourant la sortie de ce clip m’a néanmoins rappelé cette phrase de Thurston Moore, leader de Sonic Youth, mis en exergue dans la chanson Heaven’s On Fire, de The Radio Dept. : “On perçoit le rock’n’roll comme une culture de jeune. Mais quand cette culture est monopolisée par les grandes entreprises, qu’est-ce que les jeunes sont censés faire ? Je pense qu’il faut détruire ce système capitaliste foireux qui détruit la culture des jeunes.”
Disons-le et finissons-en !
Édito paru dans la newsletter Musique du 26 juin 2026. Pour vous abonner gratuitement aux newsletters des Inrocks, c’est ici !